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vendredi 3 juin 2005

Nous avons les politiques que nous méritons

Présentation du texte " Everyday Democracy Why we get the politicians we deserve" de Tom Bentley :
http://www.demos.co.uk/catalogue/everydaydemocracy/

Téléchargement dudit texte au format PDF :
http://www.demos.co.uk/everydaydemocracy_pdf_media_public.aspx

Quel avenir pour la peur ?

Il est un argument qui ne cesse de m'étonner : sous peine de voir l'Europe écrabouillée à plates coutures par ses "amis" des Etats-Unis, de Chine, d'Inde, du Japon avec lesquelles nous nous livrons à une "guerre économique", nous devrions toutes affaires cessantes nous doter d'une constitution pour nous mettre en ordre de bataille.

Il est surprenant qu'à l'orée du XXIe siècle nous obéissions toujours aux mêmes schémas mentaux : nous nous positionons par rapport à des rivaux ennemis ! Rares sont ceux qui mettent en exergue cette conception belliqueuse de l'homo-economicus avant de la déplorer et de manifester le désir de tout mettre en oeuvre pour y remédier autrement qu'en reproduisant les conditions de cette opposition : le libéralisme économique en quête de profits en l'occurence.

C'est un peu comme si cet état de fait était considéré comme allant de soi ! Au point que l'évoquer risque de faire passer le penseur impertinent pour un sot rêveur, dont l'utopie n'a d'égales que les louables intentions.

Je suis tout aussi surpris par la posture intellectuelle qui consiste à considèrer, une fois admis sans sourciller que nous sommes en état de guerre, à ne proposer rien d'autre que de se dôter des meilleures armes pour ... non pas mettre fin à la guerre, mais pour être plus forts que nos adversaires. Les chats font des chats et la guerre engendre la guerre, fut-elle économique seulement.

Ainsi, la simple crainte d'être vassalisés par nos concurrents devrait suffire à convaincre les Français de voter majoritairement en faveur du OUI du traité constitutionnel !

Mais si la peur de lendemains menaçants doit être l'élément déterminant dans notre processus de décision, court-circuitant ainsi la phase de la réflexion, on voit bien que pour contrôler l'opinion en démocratie il est judicieux de maintenir un état de peur perpétuel. Ainsi il peut s'avérer opportun d'entretenir une scène internationale où évoluent des protagonistes hostiles et aggressifs les uns par rapports aux autres.

Autrement dit, les éléments les moins performants de notre société sont invités à soutenir le système en place pour nous sauver des prédateurs avec qui nous frayons dans le cadre de la mondialisation.

Au prétexte d'oeuvrer au développement économique de la planète, on nous explique qu'il faut accepter la mondialisation. On connaît la générosité des peuples et leur penchant à la charité : il va de soi que le citoyen européen de base consent de bonne grâce à sacrifier le peu qu'il possède en termes de revenus et d'acquis sociaux pour permettre à son homologue chinois infiniment moins bien lôti que lui de voir son niveau de vie progresser.

Le transfert de richesses s'opère effectivement. Le problème, c'est qu'il se fait dans des conditions telles que toute notion de justice sociale et d'équité en semble absente. Les citoyens les moins performants de l'Europe occidentale voient leur condition se dégrader à tous points de vue et constatent dans le même temps que les riches sont de plus en plus riches.

Et que les citoyens ne viennent pas se plaindre : nous sommes en état de guerre économique. Notre survie dépend de notre capacité à résister aux convoitises des nations hostiles.

Si nous voyons nos partenaires potentiels comme une menace, il y a de fortes chances qu'eux nous considèrent de la même manière.

La boucle est bouclée. Les bons petits soldats du marché se voient offrir deux belles gratifications morales en contre-partie du sacrifice de leurs revenus : la gloire de contribuer à mettre en échec les visées prédatrices de l'adversaire ; la vanité de croire qu'ils font preuve de lucidité. En prime, la tranquillité d'esprit de pouvoir se décharger de la responsabilité de son vote sur les plus hautes autorités du pays ayant décrété la mobilisation générale face aux dangers éminents. Si on ne peut plus se fier à ceux qui nous dirigent pour savoir ce qu'il convient de voter... !

Il est préoccupant de constater à quel point des gens auxquels j'accorde le bénéfice de la bonne foi, acceptent de se laisser enfermer dans une vision du monde où les faibles sont invités à se sacrifier à l'appel des forts pour gagner une guerre idéalement mise en scène pour le plus grand profit des dominants de ce monde. Et accessoirement pour le reste de la population. Mais de manière très marginale.


Mondialisation, raison et démocratie

En réponse à un texte de déploration sur les conséquences néfastes pour la France et l'Europe de la victoire du NON au référendum du 29 mai : Vox populi, vox Dei... par Jean-Michel Billaut sur son carnel.
Source : http://billaut.typepad.com/jm/2005/05/vox_populi_vox_.html

Nous ne partageons pas la même analyse de ce qui se passe en France. Vous vous placez du côté des performants qui piaffent d'impatience de performer. Je le comprends fort bien.

Je me place du côté des "moins" performants de cette mondialisation qui s'impose à nous tous. Parmi eux ils y en a qui ne sont pas naturellement convaincus du nécessaire intérêt des transformations financiaro-technologiques menées à un rythme exponentiel. Les transformations démultiplient les possibilités de transformation. Et la fuite en avant de continuer avec des promesses démultipliées de lendemains meilleurs qui suffisent au phénomène pour s'autojustifier. Et à l'attention de ceux qui ne se laissent pas convaincre à si peu de frais, il est précisé qu'ils vont périr, vaincus par les puissances économiques innovantes concurrentes.

Les deux approches coexistent.

Les forces du marché mondialisé sont peut-être en mesure de réduire la résistance en la pulvérisant avec les missiles de l'économie concurrentielle qui détruisent les unités de productions des "partenaires" incapables de muter.

Qu'attendez-vous pour partir en campagne citoyenne pour informer les récalcitrants du bienfait (ou de l'innéluctabilité) du cours actuel des affaires du monde ? Et ainsi sauver ces personnes ignorantes du danger qui les menace ?

A moins que les performants se soucient comme d'une guigne du sort réservé aux moins performants ? Ce qui ne plaiderait pas en faveur du bond dans une humanité mutante qui avance sans se soucier du but qu'elle poursuit.

Quoiqu'il en soit, la démocratie est mise à rude épreuve par cette mondialisation et ses promotteurs, fussent-ils aussi chaleureux que vous l'êtes. Le rouleau compresseur médiatique dispense une vision résolument radieuse et incontournable des évolutions de notre monde.

Conséquence : une vision déifiée du progrès s'impose le plus naturellement du monde. Les opportunistes et les performants s'y rallient sans trop de réticences puisqu'ils savent qu'ils s'en sortiront à leur avantage dans cet univers en pleine mutation. Les Yes Men montrent le suivisme dont font preuve les acteurs de la modernité dès lors qu'ils sont assurés d'être sur la même ligne que les élites ! C'est sécurisant ce sentiment de penser comme les leaders qui gagnent : les ouiners.

Et les autres dans tout celà : on ne fait pas d'omellette sans casser des oeufs ! Et puis si ce n'est moi, ce sera un autre à ma place : alors je fonce. Et après ? on verra. La nature ayant horreur du vide, il faut avancer.

La démocratie : le pouvoir du peuple... des performants seulement ? Mais est-elle bien nécessaire ? Il n'est pas loin le temps où la question se posera au rythme où vont les choses ? A moins que la réponse ne précède la question...

Ce que vous décrivez, c'est la dictature du progrès à laquelle il conviendrait de se soumettre au nom du pragmatisme. Au fait, quels sont les critères retenus pour juger du pragmatisme d'une action ? Son efficacité évaluée à sa capacité à s'imposer dans son environnement. Ainsi, sa supériorité vaut quitus quant au refus de tenir compte des exigences démocratiques : une entrave à l'inexorable marche en avant de l'humanité conduite par ceux des siens qui comptent parmi les plus performants. Autrement dit ceux qui ont su imposer leurs méthodes au services de leurs desseins. Avant de faire accroire qu'ils agissent dans l'intérêt commun.

Les conséquences sur le long terme de tout celà : on verra bien. Sauf qu'à long terme on sera tous morts. Mais entre temps, on se sera bien amusés !

Bien à vous.

PS. Je vous suis reconnaissant de poser la question des mutations du travail et de la redistribution des richesses. Elles sont abordées de manière très intéressantes par Jeremy Rifkin dans "La fin du travail" à la Découverte.