LE MONDE | 08.04.06 | 13h38 • Mis à jour le 08.04.06 | 14h05 [ lemonde.fr ]

Le conseil national de l'ordre des médecins (CNOM) vient d'écrire aux AGF pour réclamer des "précisions" sur son projet de créer une complémentaire santé de luxe. "Nous nous interrogeons sur le risque de remise en cause du principe d'égalité d'accès à des soins de qualité et sur la mise en place d'un réseau de médecins qui seraient plus disponibles pour certains patients", explique le docteur Jacques Lucas, secrétaire général de l'ordre.



Dans le milieu médical parisien, l'idée, lancée par Gilles Johanet, ancien directeur de la Caisse nationale d'assurance-maladie aujourd'hui patron de la branche santé des AGF, de proposer une assurance-maladie très haut de gamme fait des vagues. Le concept d'Excellence santé - c'est son nom - est simple : des "pontes" de la médecine pour VIP. Pour une cotisation annuelle de 12 000 euros - 4 000 euros pour le conjoint et 2 000 euros par enfant -, les adhérents seraient orientés, dans des délais relativement rapides, vers les "meilleurs" spécialistes du secteur conventionné.

Pour mettre au point ce nouveau produit, qui s'adressera à mille cadres dirigeants d'entreprise, Gilles Johanet doit donc constituer un réseau de deux cents praticiens, les meilleurs dans leur domaine. Pour y parvenir, il a fait appel à Pierre Godeau, professeur réputé de médecine interne. A charge pour lui d'ouvrir son carnet d'adresses et de trouver les confrères prêts à participer à Excellence santé.

IDÉE "MALSAINE"
"Je me suis engagé auprès des AGF à réunir une équipe valable pour ce projet original", confirme M. Godeau. Mais il refuse d'en parler davantage. "C'est un dossier en gestation. Quant au coût de la complémentaire santé, ce n'est pas mon problème", déclare-t-il. Les AGF ont fait passer la consigne aux médecins prêts à coopérer de ne pas répondre aux sollicitations des journalistes. "Je ne suis pas autorisé à communiquer sur le sujet, adressez-vous à M. Johanet", se contente de dire le radiologue Alain Dana. "Si vous me citez, je demanderai un droit de réponse", menace un urologue qui a participé aux réunions des AGF sans pour autant donner son aval au projet. "De toute façon, les inégalités, la médecine à deux vitesses, cela existe déjà", s'énerve ce praticien qui réclame l'anonymat.

"J'ai été contacté mais j'ai décliné l'offre", raconte le professeur Gabriel Steg. "Je suis très mal à l'aise avec cette initiative mais pas pour autant scandalisé, nous sommes dans un monde compétitif même pour la santé", résume ce cardiologue de l'hôpital Bichat. Autour de lui, ses collègues sont "en général très hostiles à ce projet". Le Pr André Grimaldi se dit "choqué" par ce dossier parce qu'il "viole l'éthique médicale et remet en cause le principe de solidarité". Mais cette idée des AGF n'étonne pas ce chef du service de diabétologie de l'hôpital de La Pitié-Salpêtrière : "C'est dans l'air du temps. Cela traduit une américanisation du système de soins et, plus grave encore, une américanisation des esprits." Selon lui, ce sont les règles du jeu qui sont en train de changer : "Dans la partie qui se joue à trois (financeurs, usagers, soignants), on est en train de passer du duo médecins-malades d'un côté, financeurs de l'autre, au duo financeurs-médecins face aux patients : à ces derniers de se débrouiller en fonction de leurs moyens."

Didier Sicard, président du Comité consultatif national d'éthique (CCNE), se dit lui aussi "choqué" par le "cynisme" d'un projet qui "installe, en fonction des revenus, une inégalité d'accès nommée et qui transforme le malade en consommateur". Mais, tempère-t-il, l'idée des AGF est "davantage malsaine que scandaleuse". D'abord parce qu'"il ne faut pas idéaliser les médecins, confrontés à des tentations terribles". Ensuite parce que "le discours sur l'égalité est un vain mot". Pour le professeur Sicard, les AGF ne font que "constater une inégalité de fait plus qu'elles ne la créent".

Le copinage, les réseaux, les passe-droits existent déjà pour décrocher, dans des délais brefs, un rendez-vous chez un spécialiste réputé ou chez un grand patron de service hospitalier. "La clientèle privée à l'hôpital prise plus vite parce qu'elle paie plus cher, cela existe mais, comme on est en France, on n'en parle pas", ironise le professeur Guy Vallancien, chef du département d'urologie à l'Institut mutualiste Montsouris (Paris).

"DES RÉSEAUX"


"Les grands patrons se font soigner sans attendre, la clientèle visée par les AGF n'a pas besoin d'Excellence santé pour avoir un rendez-vous", lance un urologue. "C'est vrai qu'il y a des réseaux, qu'on reçoit des coups de téléphone, cela a toujours existé", atteste Bernard Debré, député (app. UMP) et chef de service d'urologie à l'hôpital Cochin. "Dans mon service, même en secteur privé, je ne prendrai pas les Excellence santé en priorité", assure-t-il.

En sous-entendant que "plus c'est cher mieux on est soigné", les AGF se trompent, insistent bon nombre de médecins pour qui le montant des honoraires n'est pas un signe de compétence. "Il n'y a pas de rapport entre ce que vous payez et la qualité de l'acte", souligne Guy Vallancien.

"Ce n'est pas forcément dans les cliniques les plus chères qu'on est le mieux soigné, il y a quand même une justice", résume Gabriel Steg qui rappelle que la France "demeure l'un des pays les plus égalitaires dans l'accès aux soins". Pour Iradj Gandjbakhch, chef de service de chirurgie cardio-vasculaire à la Pitié-Salpêtrière, "le problème n'est pas celui de l'argent mais de l'accès au médecin", le degré d'information demeurant la plus grande inégalité en matière de santé.

Le conseil de l'ordre des médecins attend une réponse des AGF et se prononcera "officiellement" sur le sujet lors de sa prochaine session fin avril.

Sandrine Blanchard
Article paru dans l'édition du 09.04.06 [ http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3226,50-759604,0.html ]