Conséquences économiques de l'élection américaine de novembre : Regain de protectionnisme US, coup d'arrêt à la globalisation, renforcement de la confrontation avec la Chine, sanctions sur le dollar
Par P B le jeudi 10 mai 2007, 21:05 - Lien permanent
LEAP2020 - En matière budgétaire, les Démocrates vont bien involontairement contribuer à accélérer la prise de conscience par le reste du monde de l'ampleur du déficit réel des finances publiques des Etats-Unis, qui est en fait le double des chiffres annoncés par l'administration Bush (1) et que la récession économique va accroître considérablement (en réduisant fortement les rentrées fiscales tout en alourdissant les dépenses sociales).
En effet, le lancement de diverses enquêtes parlementaires sur les contrats accordés dans le cadre de la reconstruction de l'Iraq ou des services privés à l'armée américaine, comme la volonté de chiffrer plus précisément les mesures d'exonération fiscale votées par le Congrès républicain, ou encore la remise en cause des avantages accordés aux grands groupes pharmaceutiques et d'assurances dans le cadre de la réforme du système de santé, vont souligner l'état de faillite virtuelle du pays. Dans un contexte de faiblesse croissante du Dollar, cette évolution ne fera qu'accélérer la chute de la monnaie américaine qui en six ans a déjà perdu près de 40% de sa valeur par rapport à l'ensemble des principales devises mondiales.
Parallèlement la volonté des démocrates de revaloriser le salaire minimum et de redonner du pouvoir d'achat aux classes moyennes (et donc d'inverser la politique républicaine qui a consisté essentiellement à privilégier les hauts revenus) (2), si elle est effective (elle exigerait en effet des concessions sur d'autres dossiers pour échapper au veto présidentiel), entraînera un accroissement automatique du déficit commercial américain aux dimensions pourtant déjà historiques (3). On peut ainsi considérer que la volonté affirmée de certains élus démocrates de faire baisser le prix de l'essence ne fera in fine qu'accroître la facture pétrolière des Etats-Unis tant le consommateur américain est prisonnier d'un environnement socio-économique qui l'empêche de se positionner durablement dans une logique d'économie d'énergie, hormis sous la contrainte d'une hausse des prix.
Le lien entre le consommateur américain et le déficit extérieur constitue d'ailleurs l'un des pivots de la crise systémique en cours et de son aggravation dans les prochaines semaines, puisque fondamentalement le problème tient notamment à la disparition de la base industrielle des Etats-Unis et/ou au manque de compétitivité internationale des produits « made in USA ». L'accroissement du pouvoir d'achat des classes moyennes américaines, voulu par les démocrates, entraînera ainsi automatiquement un accroissement du déficit commercial, car ces mêmes consommateurs sont condamnés à acheter des biens chinois, japonais ou européens faute de produits « made in USA » équivalents ou ayant le même rapport qualité/prix. Cette tendance ne peut donc que lier la hausse du pouvoir d'achat des classes moyennes souhaitée par les Démocrates à une dépréciation du Dollar résultant de déficits extérieurs croissants sur fond de récession ou de stagflation américaine, comme anticipé par LEAP/E2020 dans les numéros précédents du GEAB.
Conscients de cette impasse, une partie des nouveaux élus démocrates au Congrès dont la victoire résulte d'un vote rejetant la globalisation et la perte d'emplois industriels américains, va tenter de « casser » le lien entre consommation et déficit extérieur en mettant clairement sur l'agenda du Congrès de nouvelles priorités en matière de protection des emplois américains, et de refus de nouvelles concessions en matière commerciale si elles mettent l'emploi en danger. Pour LEAP/E2020 qui a anticipé dès le GEAB N°2 la fin du processus de globalisation tel qu'on le connaît depuis deux décennies comme étant une des caractéristiques de la crise systémique globale en cours, le résultat des élections mi-mandat américaines rend désormais évident l'avortement définitif du « cycle de Doha » destiné à ouvrir une nouvelle étape de la globalisation économique.
Le nouveau Congrès des Etats-Unis ne renouvellera pas la prérogative présidentielle de négocier les accords commerciaux et il va soutenir au contraire toute une nouvelle série de mesures protectionnistes. La plupart des nouveaux élus démocrates (notamment à la Chambre des Représentants, élue tous les deux ans) n'ont dû leur victoire locale et n'ont permis celle de leur parti au niveau national qu'à cette condition expresse (4). S'ils veulent avoir une chance d'être réélus en 2008, ils ne peuvent pas transiger en la matière. Ce choix politique va bien entendu déclencher un « tsunami » dans le monde et tout particulièrement en Asie où de la Chine au Japon en passant par la Corée, la région dépend fortement de l'ouverture du marché américain à ses produits (5).
La Chine vient d'ailleurs d'opérer une « frappe préventive » en faisant chuter le Dollar de plus de 1% en seulement deux jours suite aux déclarations du gouverneur de sa Banque centrale qui a confirmé l'existence d'une politique de diversification des réserves de change chinoise hors du Dollar : le cauchemar des détenteurs de Dollars et de valeurs libellées en Dollars sur toute la surface du globe. La réaction a été immédiate sur le marché des changes : chute brutale du cours de la devise américaine, confirmant ainsi la prévision faite par l'équipe de LEAP/E2020 en Février dernier, au moment où l'Euro cotait 1,18 Dollars, que d'ici la fin 2006 il passerait la barre des 1,30 Dollars.
Le message de Pékin est clair : si les Etats-Unis tentent de mettre en place une politique protectionniste au détriment des exportations chinoises, la Chine fera s'effondrer le Dollar. L'avantage des Chinois en la matière est double : d'une part, ils ont différentes options en matière d'impact sur le Dollar, d'autre part ils ont une alternative, à savoir la possibilité de réorienter leur croissance économique en interne à un coût politique maîtrisable. Les Etats-Unis ont quant à eux brûlé toutes leurs cartouches ces derniers mois en matière d' « effets d'annonce » sur l'évolution de leur économie ; et ils ont un mal croissant à faire accepter le coût politique et social des évolutions en cours comme le prouve la cinglante défaite des Républicains.
Ainsi, concernant le Dollar, les Chinois peuvent soit faire chuter la monnaie américaine en quelques heures comme le prouve l'impact de la déclaration du gouverneur de la Banque Centrale chinoise, soit créer un environnement qui structurellement affaiblit progressivement tous les supports du Dollar via des déclarations d'autorités officieuses à l'image de cet économiste pékinois qui a dénoncé « le trop grand nombre de Dollars imprimés par la Réserve fédérale US ». On retrouve d'ailleurs ici une accusation de monétarisation de la dette US anticipée dès Février 2006 par LEAP/E2020.
Et, en terme de croissance, ils ont déjà entamé un recentrage vers la consommation intérieure qui sera bien entendu très lent et socialement pénible (mais la structure non démocratique du pouvoir chinois lui permet d'envisager sereinement ce type de difficultés), et ils poursuivent la diversification de leurs débouchés vers l'Amérique latine par exemple tout en poussant à l'émergence d'une zone économique et commerciale proprement asiatique.
En la matière, il serait erroné selon LEAP/E2020 de suivre les médias dominants et les analyses « autorisées » qui laissent penser que le Japon est plus que jamais ancré dans son alliance avec Washington. Par définition, un nationaliste, comme l'est de manière affirmée le nouveau Premier ministre nippon, est avant tout préoccupé par l'avenir de son pays. Ainsi, pour un nationaliste, une alliance si ancienne soit-elle ne vaut qu'en fonction de l'intérêt national. Il n'est donc pas étonnant que dans la foulée de la victoire démocrate au Congrès américain et des risques qu'elle porte de protectionnisme américain renforcé, on voit ressurgir en bonne place la question du « carry-trade » et de la valeur du Yen. Face à un pouvoir politique américain plus imprévisible que jamais, à Tokyo aussi on se lance dans l'action préventive pour être certain que tous les acteurs de Washington mesurent bien les risques de toute démarche de fermeture du marché américain. C'est là aussi un autre facteur qui va renforcer dans les semaines à venir la spirale descendante du Dollar.
Décidément, Washington a pêché par imprudence en laissant le reste du monde devenir son créancier, dont bon nombre de pays peu enclins à faire des faveurs aux Etats-Unis (comme la Chine, la Russie ou un nombre croissant de pays producteurs de pétrole). Ces détenteurs de réserves en Dollars ayant conscience que chaque jour qui passe leurs réserves perdent de la valeur du fait de la dépréciation continue de la devise US, la tentation devient donc immense de précipiter l'évolution pour ne pas être le perdant final, c'est-à-dire celui qui a compris le dernier que le processus s'accélérait. Les russes ont ainsi déjà anticipé cette évolution éliminant quasiment intégralement le Dollar de la plupart de leurs transactions énergétiques et même de leurs rentrées en devises touristiques. Seul le Royaume-Uni semble encore friand de dollars et de Bons du Trésor américain, dans des proportions d'ailleurs étonnantes. Mais il y a longtemps que l'ensemble de la planète sait que les autorités britanniques sont vassalisées par Washington. Ceci explique d'ailleurs l'analyse développée depuis plusieurs mois par LEAP/E2020 selon laquelle le grand pays européen qui sera le plus touché par la crise systémique mondiale, dont l'épicentre est aux Etats-Unis, sera le Royaume-Uni.
En résumé, au-delà des conséquences partisanes de la victoire démocrate au Congrès, la nouvelle réalité politique washingtonienne pour les deux ans à venir est que les Etats-Unis sont bien un vaisseau en perdition économique, financière, sociale et stratégique, dépourvu désormais de leadership politique ; ou plus exactement doté d'un leadership divisé, paralysé par l'enjeu électoral présidentiel de 2008.
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Notes :
(1) Sources Public Broadcasting Service, “What's the real federal deficit?”, USAToday (04/08/2006) et “2005 Financial Report of the United States Government”, Financial Management Service/US Treasury Department
(2) Source Guardian, 13/11/2006
(3) Source CNN Money, 10/11/2006
(4) Sur notamment une certaine vague populiste, lire l'article « Incoming democrats put populism before ideology » paru dans le New York Times, 11/11/2006.
(5) Il est d'ailleurs significatif de constater que ces derniers mois la Banque Centrale Européenne s'est exercée à simuler sa réaction à une crise financière majeure. Source Publinews, 10/11/2006
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