Déprimes, suicides en milieu paysan : effets collatéraux de 40 ans de productivisme
Par P B le mardi 3 juillet 2007, 04:55 - Lien permanent
Les champs de la détresse - On le sait, les conditions de travail des paysans sont rudes. N’empêche, pour Michèle Salmona, la mise en place des politiques publiques d’incitation économique se solde, depuis 35 ans, par des coûts humains de plus en plus lourds. Pour cette infatigable observatrice des conditions de travail des paysans, la souffrance, l’angoisse, la dépression et les suicides broient ces hommes et ces femmes… dans un déni (1) total.
Extraits du rapport (5 pages) de Michèle Salmona -
IDÉOLOGIES ET MYTHES DES ÉLITES RESPONSABLES DE L’AGRICULTURE.
Ce petit historique illustre bien les dimensions idéologiques que les organismes de formation des agronomes et des paysans véhiculent encore. Ils ne considèrent la formation que sous l’angle de l’apprentissage des savoirs/savants, porteurs d’une modernisation radicale et sans faute. L’idéologie du pouvoir sans limite de la science domine dans les discours des enseignants et les chercheurs qui estiment qu’ils élaborent une Vérité dans leur laboratoire qui n’a aucune raison de ne pas fonctionner sur le terrain. Un positivisme étroit et radical caractérise les organismes de formation dépendant du ministère de l’Agriculture. La rationalité économique est de règle dans les comportements techniques et sociaux. L’homme n’a ni imaginaire, ni affect, ni désir, ni rêve, la bataille de la modernisation est simple à gagner… Ce milieu des formateurs manifeste une laïcité intolérante et une religion du Progrès. L’idéologie de «la coupe vide» que l’on remplit de savoirs/savants caractérise l’image qu’ils se font de la personne et des paysans. On est sur «une table rase» hors de l’Histoire et de l’expérience personnelle et sociale.
(...)
La jeune génération d’agronomes de gauche issue du milieu paysan n’y fait pas exception. Les politiques de développement se réalisent à partir d’une mythologie dont nous avons présenté quelques incidences négatives. L’homme est instrumentalisé. Un dernier mythe, le plus dangereux peut-être, repose sur une phrase stéréotypée lorsque l’on évoque les coûts humains, mentaux du développement: «Il n’y a pas d’omelette sans casser les œufs».
(...)
Il révéla l’absence d’évaluation des politiques publiques dans l’agriculture et la résistance des agronomes à une démarche d’évaluation des politiques mise en place. En effet, les méthodologies rigoureuses réalisées par le CEOPS, que j’ai affinées, révèlent l’importance des coûts humains et mentaux des politiques publiques. Par exemple, les travaux de Guy Barbichon et de Geneviève Delbos sur la migration des ouvriers à l’intérieur de l’Hexagone montrent les difficultés de socialisation et d’insertion des jeunes adolescents qui passent d’une région à l’autre. Depuis 1970, les échecs successifs d’actions de vulgarisation et de développement réalisées à partir des mythes et des idéologies cités précédemment n’ont pas servi de leçon et la rencontre de Rio, en 1992, n’a fait que développer les incidences catastrophiques de ce type de développement productiviste. La crise de la vache folle n’est que «la cerise sur le gâteau».
LA MONTÉE DES DÉPRESSIONS ET DES SUICIDES.Le travail des MSA, cité dans l’article du Monde, énumère un certain nombre de facteurs, mais les phénomènes qui fondent cet écroulement psychique collectif que l’on découvre actuellement sont d’ordre beaucoup plus généraux: nonreconnaissance du travail des paysans car la rémunération de leurs produits n’a aucun lien avec la qualité et l’importance du travail fourni; sentiment de ne pas être reconnu par la société urbaine dans le rôle de «nourrisseur»; honte et culpabilité de craindre à tout moment la faillite de l’exploitation; vécu insupportable des situations paradoxales; perte d’identité, etc. Un phénomène important lié au caractère familial de l’entreprise agricole et refoulé en permanence, probablement en liaison avec l’attachement religieux des paysans, est celui du caractère hautement conflictuel du groupe familial, en particulier des GAEC qui réunissent deux générations. Le mythe de la famille «lieu d’amour et de sacrifice» continu à masquer l’importance des faillites liées à des conflits à l’intérieur du groupe et non à des difficultés économiques.
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les femmes sont particulièrement visées par la relation autoritaire que les hommes engendrent vis-à-vis d’elles et les questions concernant le genre féminin continuent à ne pas émerger dans l’action publique (7). Depuis trente ans nous continuons à réfléchir à partir d’une société rurale masculine. Certes depuis trente ans quelques agronomes, formateurs et chercheurs échappent à ces mythes et ces idéologies mais les institutions agricoles et les acteurs qui les composent y restent attachés. Tous ces facteurs d’usure mentale ne disparaîtront que si d’autres relations aux organisations agricoles de recherche et de formation et surtout d’autres politiques agricoles sont mises en place. De même que dans le secteur salarial les facteurs qui produisent ces phénomènes psychopathologiques ne disparaîtront pas avec la médicalisation des salariés touchés par la souffrance psychique. De même, dans l’agriculture, la médicalisation des paysans déprimés ou suicidaires n’arrêtera pas le processus pathologique propre à ce milieu. Comme le psychiatre Christophe Dejours le souligne il s’agit de remettre en marche des nouvelles formes de solidarité, de susciter de nouveaux groupes, de nouveaux collectifs, qui puissent lutter contre les mécanismes politico-économiques qui broient les paysans. Bref, il s’agit de résister.
NB. A signaler la création récente de l'Association pour la Reconnaissance de la Souffrance des Familles Paysannes



Commentaires
Un peu de literature en rapport avec le sujet :
Ce sont deux livres de René Riesel :
# Déclarations sur l'agriculture transgénique et ceux qui prétendent s'y opposer, Éditions de l'Encylopédie des Nuisances, 2001
# Du progrès dans la domestication, Éditions de l'Encylopédie des Nuisances, 2003.
Les champs du possible et le ministère de la bonne bouffe.
Ce problème très important a pourtant des solutions éprouvées qui mériteraient vraiment d'être relayées à grande échelle. André Pochon est un paysan remarquable qui, après avoir longuement expérimenté et prouvé ses méthodes, a écrit un certain nombre d'ouvrages dont "les champs du possible, pour une agriculture durable et rentable". Une conférence donnée en 2002 résume assez bien ses propos.
Quand on songe que la France a un potentiel extraordinaire de développement qui pourrait s'exprimer de la façon suivante ou d'une autre:
"Les changements de périmètres ministériels m'en inspirent un: un ministère de la bonne bouffe qui regrouperait le tourisme, la gastronomie, l'agriculture et l'écologie. Nous avons tout, la culture, le climat, la position géographique, l'espace, la richesse patrimoniale. La synergie entre ces pôles est tellement évidente pour la France qu'il nous faut le poids de la FNSEA, des lobbies agro-alimentaires, des banques, des vendeurs de pesticides et autres produits phytosanitaires, des grainetiers et OGMistes aidés par un certain radicalisme écologique inefficace pour ne pas le voir. A la clé, beaucoup d'emplois (sans doute plusieurs millions), une meilleure santé pour tous (autre richesse inestimable), une fierté légitime d'être français etc. De quoi satisfaire de l'extrême droite à l'extrême gauche, un consensus populaire donc, a faire valoir contre quelques rentiers.
L'écologie pourrait s'accrocher à une dynamique de développement populaire et sortir de ses combats idéologiques stériles. Elle pourrait aussi se réconcilier avec l'agriculture.
L'agriculture pourrait se rendre très populaire, moins nuisible (pesticides, fongicides, nitrates), moins dépendante des subventions, rentable."
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