Expulsions vers Lomé avortée : témoignages passager et bagagiste
Par P B le vendredi 24 août 2007, 06:32 - Lien permanent
[ Le préambule est rédigé par un "informateur" anarchiste dont je reçois des messages de temps en temps. J'aime bien l'évocation des "véritables sentiments naturels des gens" qu'il appelle à faire "ressurgir" ! J'y vois un très bon ferment et garant de liberté. Il n'est de richesses que d'êtres humains libres... ]
[ Voilà, c'est ça faire de la politique. C'est ça vivre. S'auto organiser sans attendre les mots d'ordres des syndicats collabo ou des partis politique assoifés de pouvoir ou des gauchistes dictateurs "révolutionnaires". Réagir spontanément, ne pas laisser faire l'ignoble, se révolter, se solidariser, ce sont les sentiments humains, naturels, que les capitalistes veulent éliminer de nos pensées. Pourtant ils existent et quand on les exprime de toutes nos forces, de toute notre rage, ils sont plus forts que la haine des flics qui obeissent aux tyrans au pouvoir. Notre révolte, notre colère, notre volonté immense de refuser une injustice participe à conscientiser les acteurs de l'action (et à beaucoup d'autres, par l'exemple) et faire prendre conscience de la force collective d'un groupe qui résiste (derrière ce lien une vidéo animalière numéro 1 sur You Tube ! ) De la résistance, ou dans la résistance, dans la lutte naîtra le possible. Et le possible et la nécessité se mêleront pour devenir un idéal à bâtir d'urgence.
Etre de tous les combats. Faire resurgir les véritables sentiments naturels des gens. Et les aider à prendre conscience de leur force collective. C'est le moins qu'on puisse essayer de faire. Puisque nous sommes là, vivons vraiment. Subir sans rien dire, s'abaisser, accepter les normes absurdes, être un esclave toute sa vie, c'est être déjà mort. ]
Rue89 - Une expulsion avortée grâce à la bronca des passagers
Les passagers d'un vol d'Air France à destination de Lomé ont réussi à éviter l'expulsion de deux sans-papiers jeudi. Témoignage.
Deux sans-papiers qui devaient être expulsés vers Lomé, au Togo, ont obtenu un répit grâce à la solidarité d'une partie des passagers du vol d'Air France. Cette procédure d'expulsion, en voie de banalisation, devient vite insupportable, inacceptable lorsque on se retrouve embarqué dans cette galère peu reluisante. C'était mon cas, et voici mon témoignage.
Aéroport Charles de Gaulle, terminal 2C. Vol AF848 en partance pour Lomé, 13h20 le jeudi 16 août. Pour une fois il fait beau à Paris, et là où l'on va le soleil nous attend, vacances ! Ce vol d'Air France à destination du Togo est quasiment complet, beaucoup d'entre nous profitent de l'été pour rendre visite à la famille.
Mais lorsqu'on monte dans l'avion, notre humeur de vacanciers est vite plombée : place à la violence policière propre à la politique menée depuis quelques années par le ministère français de l'Intérieur en matière de reconduite à la frontière des sans-papiers. Car pour tous ceux qui sont placés à l'arrière de l'appareil, après le sourire des hôtesses, ce sont des cris sourds, des grognements qui nous accueillent. Des plaintes qui proviennent des dernières rangées du milieu.
Très vite, les protestations fusent
Je distingue le visage d'une jeune femme noire, visiblement entravée, en souffrance. Elle est entourée de deux hommes costauds, debout autour de son siège, ils essaient de la maintenir en position assise, ils portent des gants comme pour se protéger. Ce sont des policiers en civil. Chair de poule. Me voilà en état de choc, non pas dans un mauvais scénario mais dans la réalité -hélas en voie de banalisation- d'une expulsion forcée.
La colère monte en moi, mais il faut parer au plus pressé : expliquer à mon enfant âgé de 5 ans ce qui se passe. Devant nous, une petite fille pleure déjà. Autour, l'énervement le dispute à l'incrédulité. Très vite, les protestations fusent. "Pas question de supporter ces cris pendant six heures de vol", en écho : on a payé assez cher pour voyager sur Air France, on veut un vol dans des conditions normales. Considérations sanitaires d'un passager âgé de plus de 50 ans : "Je suis cardiaque, je ne veux pas risquer un accident cardiovasculaire."
Les langues se délient. En mina de préférence. Dans ce patois parlé à Lomé (dérivé de la langue ewé) les hommes s'interpellent et le ton monte. Et il n'y a pas que des réactions de "clients de la compagnie Air France", mais aussi tout simplement de l'indignation. Nous voilà complices par la force d'une politique et d'une procédure d'expulsion que la plupart d'entre nous réprouvent.
Un policier passe pour faire un peu de "com". Plutôt "sympa," il nous explique la situation : "Cet homme et cette femme a priori originaire de République démocratique du Congo sont arrivés avec de faux papiers, ils sont là depuis douze jours, alors on est obligé de les ramener par la compagnie sur laquelle ils sont entrés en France et dans le pays d'où ils sont partis."
"Si vous ne leur donnez pas de papiers ils sont bien obligés d'en acheter des faux", rétorque mon voisin, goguenard. Les échanges sont encore polis et le rire qui ponctue les commentaires faits en français ou en mina trompe peut-être le "gentil" policier venu calmer le jeu. En fait, la tension monte.
Un couple part négocier avec le commandant de bord
Dans le fond, les geignements continuent, une passagère psychologue parle doucement à la jeune femme pour la calmer mais elle explique qu'elle veut rester en France à tout prix, pas question pour elle de retourner en RDC. Son compagnon d'infortune a ses habits déchirés. Leur rébellion a contaminé l'ensemble des voyageurs installés à proximité.
Deux enfants voyageant seuls, à deux pas des deux malheureux, sont en larmes. Pères ou mères s'insurgent. Le personnel naviguant est visiblement de plus en plus en difficulté pour gérer la situation. Bien avant que la colère ne gronde, des passagers ont entrepris une démarche discrète. M. et F., un couple franco togolais qui rentre chaque année au pays, sont allés voir le commandant de bord, pour exiger qu'il fasse débarquer ces passagers "malgré eux". Lui seul a le pouvoir de débloquer la situation.
Quand il arrive enfin pour constater de visu une ambiance survoltée, les passagers sont partagés entre le soulagement d'avoir un nouvel interlocuteur de poids, et l'exaspération face à des policiers bien décidés à mener leur mission jusqu'au bout. "Vous verrez, quand on aura décollé, ils vont se calmer, on a l'habitude", proclame l'un d'entre eux. Comme si nous avions envie de nous "habituer" à l'inacceptable !
La patrie des droits de l'homme en prend un coup dans les propos tenus par les plus remontés. Un jeune homme s'énerve. Son aîné demande du champagne pour tout le monde ! Rires à nouveau. Un passager utilise son portable pour prendre des photos. Un autre prend à partie une policière noire de peau : "Comment pouvez vous infliger ce traitement à vos frères ?"
L'échange est poli mais tendu. "Je ne suis pas raciste", répond-elle. "Je ne vous ai pas accusé de racisme", rétorque le passage. Enfin la décision du seul maître à bord, le commandant, tombe : les sans-papiers sont débarqués. L'opération d'expulsion par la force est annulée. Vague d'applaudissements. On a réussi !
La PAF monte à bord, et débarque quatre passagers
Réussi quoi, au fait ? Les deux expulsables seront sans doute acheminés sur un autre vol. A moins que ce répit ne leur offre une nouvelle chance. On a réussi au moins à prouver que la protestation, ça marche. Une mauvaise joie qui devient vite amère, car la PAF (police de l'air et des frontières en habit) est appelée en renfort. Douze à quinze agents montent à bord.
Démonstration de force à l'égard des vilains passagers solidaires. Quatre d'entre nous sont débarqués : le voisin immédiat des sans papiers -dont le seul tort est de ne pas avoir supporter l'insupportable imposé par l'attribution des places au moment de l'embarquement-, le photographe, celui qui a pris à partie la jeune policière noire, ainsi que le jeune homme le plus énervé.
Pour eux, il y a un prix à payer : garde à vue assurée, poursuites judiciaires éventuelles pour "trouble à l'ordre public" ou "outrage à agent de la force publique", difficulté à conserver des papiers s'ils n'ont pas la nationalité française, et une perte sèche pour le voyage : leur billet est définitivement perdu, "ils risquent même d'être classés indésirables sur les vols d'Air France", explique le commandant.
Constant dans sa volonté d'apaisement, il revient nous voir après le décollage pour expliquer la position d'Air France, -de fait réquisitionné par le ministère de l'Intérieur-, ses devoirs en tant que commandant de bord, et bien sûr son devoir de réserve sur ses positions personnelles ! Commentaire moins politiquement correct de l'un des membres de l'équipage : depuis la présidentielle, les mesures de rétorsion à l'égard des passagers solidaires des expulsés sont de plus en plus courantes.
Révoltés par la procédure d'expulsion, écoeurés par le sort réservé à quatre d'entre nous (dont nous ne connaissons même pas les noms !), nous décidons de ne pas en rester là. Un projet de lettre ouverte à Air France circule, rendez-vous est pris à Lomé pour finaliser le texte. Etonnamment, plusieurs membres de l'équipage nous encouragent : "Faites le savoir, nous ne pouvons rien dire, mais franchement, on n'en peut plus." Des propos livrés bien sûr sous couvert d'anonymat.
une passagère du vol AF 848
************************************************************************************************************************************************************************************************************
Un bagagiste de Roissy a assisté à l'expulsion ratée au départ du vol Paris-Lomé jeudi, que l'une des passagères a raconté sur Rue89. Il témoigne de son quotidien.
"Je travaille sur Roissy, je livre les bagages qui doivent arriver rapidement (en transit en général) aux avions. J'étais là ce jeudi [le 16 août 2007, ndlr] et j'ai livré ce vol [AF 848 Paris-Lomé, ndlr] à Charlie [terminal 2C, ndlr]. J'ai vu les camions de police au bas de l'avion, comme chaque fois qu'un expulsé est "invité" par Air France, ou qu'un touriste doit être intercepté à sa descente d'avion.
"Les hôtesses et agents d'Air France sont contre ces expulsions"
"Je peux vous affirmer que dans ma journée de huit heures, il y a facilement 10% des vols contenant des expulsés. Pas seulement les vols africains, mais aussi asiatiques (en passant par la China Airlines) ou les vols sud-américains (plus rarement). Rare sont les expulsions qui se finissent de la manière décrite dans ce reportage malheureusement. Ce que je peux vous affirmer par contre, c'est que les hôtesses et agents d'Air France sont totalement contre ces expulsions.
"Plusieurs raisons à cela, l'image de la société est ternie et leur travail en dépend entièrement (pourquoi payer deux fois le prix d'un billet sur une autre compagnie si ce n'est pour l'image de voyager sur Air France...). De plus, leur travail devient de ce fait plus difficile aussi. Expliquer aux passagers qu'ils n'y sont pour rien et que ceci leur est imposé par le siège doit être pesant. Il y a peu, ils ont fait une grève, demandant aux actionnaires de refuser les reconduites par leur compagnie. La réponse ne fut pas longue, les actionnaires s'en moquent. Donc cela continuera.
"Des passagers désormais classés client à risque"
"Pour ce qui est des gens qui ont été arrêtés dans l'avion, ce sera un peu compliqué. Pas de remboursement du billet (vu qu'ils seront sûrement classés comme client à risque). Sans parler du fait qu'Air France pourra peut-être porter plainte contre eux pour avoir retardé l'avion (1 minute de retard coûte 1200 euros aux compagnies), sauf si Air France déroge à cette règle, ayant Roissy comme hub.
"En tout cas, je n'aurais jamais cru que travailler à Roissy était aussi éprouvant mentalement. Physiquement, on s'en doute forcément en signant, tous les matériels sont lourds. Mais voir des expulsés en pleurs dans les voitures de police ou pire, un cadavre sorti du train d'atterissage d'un avion (c'est encore arrivé il y a peu de temps sur un vol venant d'Abidjian), c'est assez dur."
Un bagagiste qui restera anonyme pour éviter de perdre son badge sur un faux prétexte.



Commentaires